Prix Fossoul 2020

Par Arthur Mincke

Un jour, alors que, comme à mon habitude, je cherchais des yeux une activité plus intéressante que le cours auquel j’assistais, je remarquai une latte disjointe dans le parquet. Utilisant la pointe de mon compas, j’eus vite fait de la soulever. Je la déplaçai délicatement, révélant un petit espace contenant un carnet. Je le pris délicatement et l’examinai. Sale, taché d’encre et couvert d’une écriture peu lisible, il devait probablement avoir appartenu à un quelconque élève peu soigneux. Une fois chez moi, j’en commençai la lecture, qui se révéla passionnante bien qu’un peu déroutante. Il s’agissait en fait du carnet d’observation d’un myrmécologue. Je tenais en mains un véritable trésor. En effet, voilà plusieurs semaines que je me creusais la tête à la recherche d’une histoire qui me permettrait de gagner le prix Emile Fossoul. Or, je n’aime pas écrire, et passer pour intello auprès des profs m’importe peu, ma principale motivation est l’argent. Malheureusement, ma cupidité n’a d’égal que mon manque de talent littéraire, c’est pourquoi je me contenterai de recopier le contenu de ce précieux cahier en espérant qu’il surpasse les textes de la concurrence. Avant que vous ne continuiez votre lecture, je tiens à souligner que je n’assume aucune responsabilité quant au contenu de ces pages, puisqu’elles ne sont pas de ma main.

Carnet d’observation

Aujourd’hui, il est temps pour moi de transmettre ce que 6 années de travail méticuleux m’ont appris. Ce laps de temps, soit un tiers de mon existence, je l’ai passé à étudier ce qui, selon moi, est l’un des univers les plus fascinants : une fourmilière. Á Mons, on en dénombre une multitude ; j’aurais ainsi pu me pencher sur celles qui se dressent sur le bord du ring, mais l’architecture rebutante de l’une faisait saigner mes yeux, tandis que la couleur jaunâtre de l’autre me soulevait l’estomac. On me renseigna également une colonie établie sur une bute, mais les convictions religieuses affichées jusque dans le nom de la fourmilière dégoutèrent l’athée convaincu que je suis. Ces options écartées, je me penchai ensuite sur une fourmilière construite près de la gare. Je fus passablement impressionné par l’architecture de ses galeries tortueuses et par la diversité des fourmis qu’elle comptait. Mon choix était fait, l’ARM1 deviendrait mon sujet d’étude.

Comme dans toutes les colonies, les fourmis de l’ARM1 respectent une hiérarchie très stricte. Au sommet l’on trouve la reine. Celle de l’ARM1 revêt une parure remarquable : son exosquelette est orné de feuilles colorées qui la distinguent de la masse morne et grouillante de la fourmilière. La reine passe la plupart de son temps dans la chambre royale, pièce depuis laquelle elle veille au bon fonctionnement de son royaume. Au fur et à mesure de mon observation, je me rendis compte que, bien qu’au faîte de la hiérarchie, la reine n’en aime pas moins chacun de ses sujets. Durant ces années de recherches, j’assistai à nombre de discours royaux où son altesse, munie d’une feuille en porte-voix pour couvrir les vivats des fourmis apprenties, enflammait la foule.

Juste en-dessous de la reine, se trouve la fourmi en chef. Cette dernière occupe un poste indispensable. En effet, elle veille au maintient de l’ordre et sanctionne les fourmis rebelles. Patrouillant dans la grande salle, elle surveille d’un œil acéré les ouvrières, prête à fondre sur la moindre fourmi ayant le malheur de porter un couvre-antenne ou autre parure interdite par le règlement. Une fois la coupable repérée, elle fend la foule au pas de course, attrape la fautive entre ses mandibules et la traine jusque dans son antre. La plupart du temps, les fourmis s’en sortent avec un simple sermon ou une punition, mais il arrive aussi que certaines soient exclues de la fourmilière. Chez les fourmis, le bannissement est le châtiment suprême. En dehors des situations de crise, la fourmi en chef se montre amicale et souriante, ce qui fait oublier sa sévérité. S’il est vrai que son rôle est strict, il n’en est pas moins d’une importance capitale, à défaut d’autorité, la fourmilière ne tarderait pas à sombrer dans l’anarchie.

Si l’on descend d’un échelon dans la hiérarchie, on trouve deux groupes jouissant d’une égale autorité : les fourmis érudites et les fourmis gardes.

Les fourmis érudites sont des fourmis aguerries. Leur apprentissage achevé, elles ont décidé de transmettre leur savoir. Chacune d’entre elles a une matière de prédilection et consacre sa vie à la formation des générations suivantes. Même si l’opinion du vulgum formicus tend parfois à les qualifier de fainéantes, elles exercent une fonction difficile et souvent exténuante, car si les fourmis érudites adorent l’enseignement, il n’en est pas de même pour une grande partie de leurs élèves. Hurlements, menaces, jets d’encre rouge et patience sont les armes de ces fourmis érudites. Bien qu’appartenant toutes à la même catégorie, elles sont chacune spécialisées dans un domaine particulier, assurant à leurs élèves une formation complète.

Tout au long de mon étude, je recensai et nommai un large éventail de fourmis érudites dont voici une liste non exhaustive.

Formicidae mathematicae 

Cette espèce est la bête noire d’une partie des fourmis apprenties. En effet, elle passe le plus clair de son temps à tracer d’étranges caractères sur le mur de sa salle d’apprentissage. À première vue, j’associai ces derniers à un quelconque rituel satanique, mais en approfondissant mes recherches, je finis par découvrir une logique et une signification à ces signes cabalistiques. Si la plupart de ces Formicidae mathematicae dispense avec patience et pédagogie leur savoir, même aux plus bornées des apprenties, il existe des exceptions. Ainsi, un mâle attira mon attention.

De taille moyenne, plutôt trapu, les mandibules couronnées d’une ombre faisant songer à une moustache, il terrorise ses apprenties. De jeunes fourmis sur les talons, il traverse les couloirs à toute vitesse dès les premières notes de la sonnerie. La ponctualité est son crédo. Arborant une antique montre à gousset, il semble constamment craindre de perdre la moindre seconde. Dès lors, il écrit plus vite que son ombre – si vite que j’en vins à me demander s’il n’était pas arachnide plutôt qu’insecte – et noie ses élèves sous un flot d’explications techniques débitées à la vitesse grand V. J’eus également l’occasion d’observer qu’il lui arrivait de sortir de sa salle pour submerger de phéromones une fourmi trop bruyante. Ces éléments me permirent de mieux comprendre la nervosité qu’il instillait auprès des apprenties. Sa pédagogie soulève d’ailleurs, chaque année, de vives critiques. Malgré tous ces éléments, il n’en reste pas moins à la disposition de ses élèves afin de leur fournir des explications supplémentaires, y compris durant les pauses de midi. Bien que les formicidae mathematicae soient généralement décrites comme sévères, je remarquai qu’une majorité d’entre elles se montrait amicale et compréhensive.

Formicidae physica 

Elle appartient, tout comme la formicidae mathematicae, au sous-ordre des calculidae. Tout comme cette dernière, elle utilise des signes étranges, mais dans un contexte plus imagé. En effet, la formicidae physica ne se contente pas de mélanger des symboles abstraits pour le plaisir, elle y ajoute une dimension utile. Durant les heures d’apprentissage, une lueur de passion brille dans son regard lorsqu’elle parle d’Antchimède, d’Albert Antstein ou du puceron de Schrödinger. Sur le mur de la salle, elle trace des schémas encombrés de flèches dans le but de prouver par ant+bee qu’il est plus facile de tirer une chenille morte de travers que de face. Mais la véritable passion qui meut la formicidae physica est de concocter des questions tordues sous prétexte d’évaluer les compétences de ses fourmis apprenties. Je retranscris ici un exemple recueilli sur le terrain : « Tilt et trois de ses compagnons ont trouvé un gros morceau de sucre à 3 mètres de la fourmilière. Sachant qu’une fourmi de 3mg est capable de porter 1000 fois son poids et que, chargée au maximum, elle avance à la vitesse moyenne de 0,567 m/s, calculez le temps qu’il faudra aux 4 fourmis pour ramener le sucre à la fourmilière, ainsi que le nombre d’allers et retours nécessaires ».

S’il est vrai que ces questions sont étranges et incongrues, il est indéniable que l’application de ces précieux enseignements à la vie quotidienne de ces insectes améliore le rendement de la fourmilière. Ceci étant, cette dernière observation n’est valable que jusqu’à un certain stade dans l’éducation des jeunes fourmis. En effet, à partir de la 4ème année de formation, les problèmes quotidiens font place à d’étranges incantations supposées expliquer les lois de l’univers. Il n’est désormais plus question de sucre ou de chenille, mais bien de gigantesques masses en mouvement dans le vide ou de minuscules éléments composant la matière. Perdues et tiraillées entre l’infiniment petit et le modérément grand, une partie des élèves renonce alors à comprendre ces élucubrations scientifiques bien trop abstraites Peu d’élèves sont prêts à abandonner le fourmiliocentrisme.

Durant mes observations, je m’attardai sur une formicidae physica qui sortait du lot. Car si, en journée, elle expliquait les lois de l’univers, nuitamment, elle pourchassait des fantômes et autres créatures paranormales. Étrange mais gentille, cette fourmi se retira de la fourmilière un an avant la fin de mes observations.

Formicidae chymicae 

Je décidai de classifier cette espèce dans l’ordre des scientiae à l’instar de ses cousines formicidae physica et biologicae. Si la formicidae chymicae a, elle aussi, recours aux calculs, elle se démarque par son intérêt tout particulier pour les mélanges. Amoureuse des décoctions douteuses, elle se plait à montrer aux apprenties comment avec un sucre et de l’eau on obtient une solution légèrement sucrée et particulièrement énergétique. Si les élèves ont de la chance, elles pourront apprendre à créer un précipité bleu à partir du mélange d’ions cuivre II et d’hydroxyde de sodium, expérience assez inutile, mais qui semble amuser au plus au point la formicidae chymicae. Ceci étant, sa réelle passion, l’expérience qu’elle chérit le plus et qui surpasse de loin toutes les solutions colorées du monde, c’est la synthèse d’acide formique. En effet, elle voue un amour tout particulier à l’enseignement du processus de fabrication de l’acide méthanoïque, véritable arme permettant aux fourmis de chasser leurs prédateurs. Si l’acide formique est le plus simple des acides carboxyliques, cela n’empêche pas ces fourmis érudites d’y consacrer une année entière. C’est pourquoi, lassé d’avoir observé pendant deux mois les fourmis créer et recréer du CH2O2, j’abandonnai l’étude du cours de chimie pour le reste de l’année.

Formicidae biologicae 

La formicidae biologicae s’épanouit dans l’enseignement de la vie. Principalement celle des fourmis. Schémas, coupes transversales et écarapacés d’insectes sont pour elle des œuvres d’art. Elle explique et détaille chaque partie de l’anatomie myrmicéenne : du funicule aux tergites abdominaux en passant par les ocelles et le propodeum. Cependant, l’hérédité est sans doute le chapitre qu’elle prise le plus. Au mur noir de la salle, elle trace des arbres généalogiques en y ajoutant des notions de génétiques. Elle montre ainsi qu’un couple de fourmis aux antennes courbes ne peut qu’engendrer une progéniture aux antennes courbes puisque l’allèle déterminant cette particularité physique est récessif. Afin d’achever ses élèves, elle ajoutera qu’un couple de fourmis aux antennes droites peut engendrer une fourmi à antennes courbes à condition que les deux parents ne soient pas homozygotes. Cette matière ne manque jamais d’instiller le doute dans le chef de certains élèves quant à leur filiation.

Formicidae historicae 

Cette fourmi se démarque des autres par son mode de vie étrange. Si la plupart des fourmis érudites ancrent leur savoir dans le temps présent, il est une espèce, la formicidae historicae, qui préfère les temps révolus. Son rôle est d’enseigner les grands moments de l’histoire de la Fourmité : des premières silhouettes d’insectes préhistoriques peintes sur les parois de la fourmilière afin de s’assurer une chasse abondante, jusqu’aux deux grandes guerres qui plongèrent toutes les colonies dans des conflits sanglants, en passant par cette fourmi intrépide qui embarqua sur trois coquilles de noix pour découvrir un Nouveau Monde et en revenir les pattes ensanglantées, mais les mandibules emplies de sucre de canne. Lors de ces leçons, il n’est pas rare de voir les antennes des apprenties vibrer d’émotion à l’écoute de ces récits épiques et souvent violents.

Mais ce qui attira le plus mon attention, ce fut l’attitude de l’une de ces formicidae historicae. Cette dernière se démarquait des autre de par ses fréquentes digressions et son obscure méthode d’évaluation. Je l’entendis une fois s’enorgueillir de maitriser à la perfection les différentes tonalités d’une langue d’une termitière asiatique. Il ajouta, avec une légère suffisance, qu’aucune mandibule apprentie n’était en mesure d’articuler de tels sons. Il en venait, de son propre aveu, à oublier sa langue maternelle tant il était immergé dans ces cultures étrangères. Une autre fois, je la surpris à dire, d’un air entendu, qu’elle négociait avec des fourmilières du monde entier, soulignant son sens inné des affaires. Soucieuse du bien être de ses apprenties, elle aime les détendre en leurs faisant écouter des musiques jouées à la flute de pan. D’apparence plutôt calme, cette fomicidae historicae s’enflammera si une malheureuse apprentie ose contredire ses opinions sur le fourmitariat, le communisme ou tout autre problématique sociale ou politique. Une année, elle fut accusée d’empêcher les fourmis apprenties rhétoriciennes de quitter la fourmilière. L’affaire fit grand bruit et la reine dut intervenir pour calmer les esprits.

Formicidae linguae 

Ces dernières se répartissent en plusieurs sous-catégories : francae, hispanicae, germanicae et latinae. Les formicidae linguae se chargent d’apprendre aux jeunes fourmis les rudiments des langues utilisées dans de nombreuses fourmilières étrangères. Et bien que chacune des sous-espèces de formicidae linguae enseigne une langue différente, cela n’empêche qu’elles possèdent toutes un étrange point commun. En effet, au fil de mes observations, j’ai remarqué que ces fourmis érudites ont développé un étrange talent pour la comédie. Ainsi si une fourmi apprentie s’adresse à, la formicidae linguae englicae dans sa langue maternelle : « Madame, j’peux aller aux toilettes ? », elle obtiendra pour réponse : « What ? I don’t understand what you’re saying… » Elle feindra ainsi l’incompréhension jusqu’à ce que la fautive répète sa phrase dans la langue adéquate. Ce trait d’humour semble se transmettre de génération en génération chez les formicidae linguae et ce, depuis la nuit des temps. Aujourd’hui encore, les plus éminents myrmécologues continuent à se demander comment une blague aussi répétitive continue à amuser ces érudites. Il est probable que le premier scientifique qui parviendra à expliquer ce comportement singulier se verra décerner le prix Nobel de biologie.

Formicidae francae

Sous embranchement des formicidae linguae, la formicidae francae a pour rôle d’apprendre aux apprenties la maitrise de leur langue maternelle. Bien qu’il soit interdit de contester l’autorité royale, elles vous apprendront, avec passion, à rédiger des lettres ouvertes, des argumentaires acérés et à vous forger une opinion personnelle. Mes observations ont mis au jour que des erreurs telles que « ceux qui croivent », « c’est qu’est-ce que j’dis », « si j’aurais du temps » ou encore « au jour d’aujourd’hui » peuvent faire sortir de leurs gonds les formicidae francae les plus placides. De plus, loin d’être dupes, ces érudites sont parfaitement conscientes que les apprenties choisissent les livres les plus courts non par curiosité ou passion, mais bien par facilité. Elles feront également semblant de croire les élèves qui prétendront avoir lu le livre alors qu’ils ont visionné le film, se consolant à l’idée que le contenu est au moins passé.

Nous en resterons là pour les fourmis érudites pour nous intéresser maintenant aux fourmis gardes, qui se situent au même niveau hiérarchique. Leur rôle est d’encadrer les apprenties et de veiller au respect du règlement. Si elles peuvent paraitre sévères et aigries à première vue, ce n’est qu’une technique pour asseoir leur autorité. Patrouillant dans la cour, elles séparent les belligérantes lors de rares rixes, avant de les emmener dans le bureau de la fourmi en chef. Pour une raison encore inconnue, il arrive aussi que les fourmis gardes se mettent à chasser les élèves de la grande salle lors des temps de pause. Elles n’hésitent pas à, bruyamment, faire claquer leurs mandibules afin de faire taire les protestations. Malgré ces démonstrations de force, ces fourmis se démarquent par leur gentillesse et leur empathie. Si on leur témoigne du respect, elles se montrent amicales et agréables au quotidien et entretiennent une bonne ambiance générale au sein de la fourmilière.

Si les fourmis apprenties représentent 99% de la population, elles n’en restent pas moins en bas de la hiérarchie formique. Une fois leur enseignement larvaire terminé, les fourmis arrivent dans la fourmilière du secondaire. Elles y demeureront pour la plupart 6 ans, mais il arrive que certaines fourmis préfèrent y passer le double de ce temps. Les jeunes fourmis sont facilement repérables : déboussolées et perdues, elles arpentent les galeries à toute vitesse à la recherche d’une des nombreuses salles de cours. Un autre indice permettant de les différencier de leur ainées est leur énergie. Pendant les deux voire trois années suivant leur arrivée, les fourmis apprenties font preuve d’une grande vitalité. Durant les temps réservés à l’enseignement, elles n’hésitent pas à transformer leur matériel formiliaire en armes capables de propulser de redoutables projectiles ou à discuter avec leurs camarades. Elles différent par leur taille et le bagage qu’elles trimballent sur le dos. Etonnamment, elles sont en mesure de déplacer une cargaison de 1000 fois leur propre poids ; lorsqu’elles sont véritablement chargées, on ne les distingue même plus sous leur énorme fardeau.

Vers leur 3ème et 4ème année d’apprentissage, l’exosquelette des fourmis se couvre de pustules. Arrivées à ce stade de leur vie, les fourmis ont tendance à être de moins en moins énergiques, plongeant ainsi dans un état léthargique qui durera plusieurs années. Lorsqu’elles parviennent en fin de rhétorique, des ailes leur poussent dans le dos. Elles sont désormais prêtes à prendre leur envol et à quitter définitivement la fourmilière. La plupart, n’y reviendront jamais, mais certaines deviendront à leur tour fourmis érudites, bouclant ainsi le long cycle de l’enseignement.

Toutes ces fourmis coexistent donc au sein de l’ARM1. Mais qu’est-ce qui distingue cette fourmilière des autres ? En particulier, on peut citer le nombre d’excursions organisées. Tout au long de leur formation, les jeunes fourmis ont l’occasion de visiter des fourmilières antiques en Italie, de glace au Québec, de sable dans le sud de la France et de neige dans les hauteurs de l’Hexagone. À ces voyages s’ajoute un large éventail de sorties culturelles. Ainsi, les apprenties découvriront le théâtre, mais aussi les spectacles de l’Opéra Myrmicéen de Wallonie-Liège où des fourmis s’égosillent mélodieusement dans des langues incompréhensibles.

Notons encore qu’à l’ARM1, un système d’alarme signale l’arrivée d’un prédateur, permettant ainsi l’évacuation de la fourmilière. Durant mes observations, je vis régulièrement des fourmis apprenties déclencher ce système afin de torpiller les heures d’enseignement. Lassées par la régularité de ces sabotages, la reine et la fourmi en chef décrétèrent que toute fourmi déclenchant sans raison valable cette alarme serait définitivement exclue de la fourmilière.

Initialement, ma recherche devait s’étaler sur six années. Hélas, mon étude fut abrégée prématurément par un incident particulièrement grave. L’utilisation de plus en plus fréquente de pesticides et d’insecticides engendra une épidémie qui se répandit de fourmilière en fourmilière. Les fourmis durent fuir. Les galeries se vidèrent rapidement et bientôt la sonnerie rythmant les journées ne retentit plus que pour rappeler sa solitude à la reine. Esseulée, elle arpenta mélancoliquement les galeries pendant plusieurs mois. Récemment, le ralentissement de la pandémie a permis aux apprenties de dernière année de réintégrer la fourmilière afin de parachever leur cursus. Malheureusement, contrainte d’appliquer des mesures sanitaires strictes, cette fourmilière n’est plus que l’ombre de ce qu’elle a été. Les distances de sécurité empêchent toute communication antennaire et les masques compriment les mandibules des apprenties. Trouvant refuge dans des chorégraphies improvisées, les élèves tentent vainement de tromper leur ennui et leur déception. La pandémie leur a gâché leur dernière année d’apprentissage : l’expédition en Croatie et le bal formique furent annulés.

Pourtant, malgré tous les défauts de la fourmilière, je suis intimement convaincu que chacune des fourmis apprenties, au moment de s’envoler, ressent au fond de son cœur une étrange mélancolie : une page qui se tourne à jamais. Une fois en vol, chaque fourmi choisira son chemin et c’est la tête pleine d’espoirs, de craintes et de précieux enseignements qu’elles s’engageront sur le chemin de la vie d’adulte.